Les lieux qui se souviennent : la présence invisible et la lumière de l’absence

Il y a des lieux qui semblent vides, mais qui ne le sont pas. Une maison abandonnée, une pièce restée fermée, une cour usée par le temps peuvent continuer de garder la présence de ceux qui les ont habités.

Il n’est pas nécessaire de voir une figure pour en percevoir le passage. Parfois, une porte entrouverte, un rideau immobile, une table sur laquelle est resté un objet suffisent. Ce sont des traces minimes, mais elles parviennent à raconter une vie entière.

Quand je retourne dans les lieux de mon enfance, à Portopalo di Capo Passero, je ne vois pas seulement ce qui existe aujourd’hui. Je revois ce qui était là avant. Les maisons simples, les rues, la mer, les barques et les hommes qui partaient alors qu’il faisait encore nuit. Le présent se mêle continuellement au souvenir.

Même quand les personnes ne sont plus là, quelque chose d’elles demeure. Cela demeure dans les murs, dans les objets utilisés chaque jour, dans la disposition d’une pièce. Cela demeure surtout dans la lumière.

La lumière qui entre par une fenêtre n’illumine pas seulement un espace. Elle peut révéler un manque. Elle montre l’endroit où quelqu’un s’asseyait, travaillait ou attendait. C’est pourquoi, dans mes tableaux, la lumière n’efface pas l’absence : elle la rend visible.

Un lieu conserve la mémoire sans avoir besoin de mots. Il ne raconte pas de manière précise ce qui est arrivé, mais il retient une sensation. Celui qui entre peut percevoir une présence, même s’il ne connaît pas l’histoire de cette maison ou des personnes qui y ont vécu.

Dans la peinture, je cherche précisément cela : non pas la reconstruction exacte du passé, mais ce que le passé a laissé derrière lui.

Pendant longtemps, j’ai peint le corps et la figure. Puis, lentement, j’ai ressenti le besoin de regarder ce qui restait après leur passage. La figure a disparu, mais l’espace a continué d’en parler. De cette prise de conscience est né mon travail sur la Restanza.

La Restanza n’est pas seulement ce qui reste matériellement. C’est une présence qui résiste au temps. C’est le signe laissé par une personne, par un geste ou par une attente. Quelque chose que nous ne pouvons plus toucher, mais qui continue de vivre en nous et dans les lieux traversés.

Un mur abîmé peut contenir plus de mémoire qu’une photographie. Une fissure peut devenir un seuil. Un lit abandonné peut parler d’un corps absent. Un vieil objet peut rappeler les mains qui l’ont utilisé.

Il n’est pas nécessaire d’ajouter beaucoup d’éléments. Souvent, une lumière, une ombre et une trace suffisent. Le reste doit rester dans le silence, afin que celui qui regarde puisse lui aussi entrer dans l’œuvre avec sa propre mémoire.

Chacun de nous possède un lieu qu’il continue de porter en lui. Ce peut être la maison de l’enfance, une chambre des parents, une rue, une plage ou un jardin. En y retournant, nous nous apercevons que le temps a tout changé. Et pourtant, dans un coin, dans une odeur ou dans un reflet, nous retrouvons soudain ce que nous croyions perdu.

Peut-être les lieux se souviennent-ils autrement que nous. Ils ne gardent pas les faits, mais les traces. Ils ne retiennent pas les voix, mais leur silence. Ils ne peuvent pas nous rendre les personnes, mais ils continuent de nous montrer le vide qu’elles ont laissé.

Apprendre à regarder un lieu signifie alors ne pas s’arrêter à ce qui apparaît. Cela signifie reconnaître ce qui continue de vivre derrière une porte, sur un mur ou dans une lumière.

Car un lieu n’est jamais seulement un espace.

C’est ce qui y est arrivé. C’est celui qui l’a habité. C’est le temps qui y est passé en laissant un signe.

Et c’est, surtout, ce qui reste quand tout semble s’en être allé.

Karam Sebastiano Cannarella